Souveillance : délation ou acte citoyen ?

Attention:  cet article date du 4 octobre 2005
Ce qu'il contient est peut être encore valable...
... ou complètement obsolète!

Si tout le monde connaît la surveillance, c’est à dire «veiller par au dessus», un concept avec lequel nous sommes moins habitués fait son apparition et se répand très vite, celui de souveillance. C’est à dire la surveillance au quotidien effectuée par les individus en alerte qui n’hésitent pas à transmettre l’information a Qui-de-droit.
Notre époque encourage cette tendance, par deux aspects : le climat sécuritaire (engendré par le terrorisme) et les facilités technologiques (phonecam, Internet). Tout individu peut donc devenir tour à tour indic des forces de l’ordre, ou créateur de scoop pour la presse !
On se doute que de tels comportements ne va pas sans dérives : voyeurisme, délation… La notion de Qui-de-droit n’étant pas toujours cernée avec raison.

Panoptisme, sur et souveillance

Au plus haut degré, nous avons le big-brotherisme. Un mot qui n’existe pas mais dont le sens, depuis 1948 (année de sortie du livre 1984) a été popularisé par Orwell. Il faut dire que le mot a employer serait sans doute panoptisme, mais il ne figure pas dans beaucoup de dictionnaire. Pour simplifier, disons que cela signifie voir sans être vu. A l’origine, et pour reprendre une définition de Wikipédia, le Panopticon est un type d’architecture carcérale imaginée par Jeremy Bentham (1748-1832, philosophe, jurisconsulte et réformateur britannique). L’objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu d’observer tous les prisonniers sans que ceux-ci ne puissent savoir s’ils sont observés, créant ainsi un sentiment d’omniscience invisible chez les détenus. En 1975, Michel Foucault s’y intéresse dans sont livre Surveiller et Punir. Donc, disons qu’à l’extrémité la plus haute nous avons Big Brother, c’est à dire une surveillance totalitaire, les Grands Yeux voient tout, les Grandes Oreilles entendent tout, et l’appareil d’Etat surveille tous les individus, si possible a leur insu (mais ils savent qu’ils sont observables).

Dans un degré plus commun et plus généralement admis, nous avons la surveillance (veiller par au dessus). C’est à dire observer les faits et gestes de quelqu’un pour s’assurer qu’il ne fait rien d’interdit, de dangereux. La plupart du temps, et c’est du moins l’acceptation commune, la chose est faite par une autorité autorisée (!), mais surtout extérieure.

En bas de l’échelle, nous avons la sousveillance, ou sousveillance, c’est à dire le fait de veiller par en dessous. Il s’agit là de s’observer attentivement soi même… Bref, de capturer son expérience personnelle, de filmer soi même sa propre vie, de l’intérieur. Même si filmer est à prendre au sens figuré. Si j’enregistre une conversation avec un ami, je me sousveille, alors que si ce sont les RG qui le font, c’est qu’ils me surveillent (moi, ou mon ami).

Possibilités technologies

Nous voyons se développer moults procédés qui sinon encouragent la sousveillance, du moins la permettent. Une forme de sousveillance à l’ancienne serait sans doute le journal intime. On note ce qui se passe dans sa vie.

De nos jours, si les journaux intimes existent toujours, de nouveaux outils se développent facilitant la sousveillance : l’appareil photo que ma femme m’a offert me permet de faire des milliers de photos (et je ne m’en prive pas, même si l’engin est imposant). L’appareil photo que j’ai reçu en cadeau d’un abonnement à un magazine me permet d’en faire autant – en plus, il est tout petit, et je peux l’avoir sur moi en permanence. Mon nouvel assistant personnel fait appareil photo (et dictaphone) et je suis obligé de l’avoir sur moi en permanence. Je pense donc être suréquipé pour sousveiller ma vie. J’ai également presque toujours un stylo et un morceau de papier sur moi aussi (mais là, je fais rétrograde, limite subversif).

Certes, la qualité des photos de ces appareils n’est pas encore fabuleuse, l’optique et le capteur ne sont généralement pas très performants. Il n’empêche que pour prendre un cliché c’est souvent suffisant : on peut parfois reconnaître un visage, si la lumière est bonne.

Au delà de sa vie

La grande question est : que faire de ces clichés ? La plupart du temps, rien. Ils dorment dans le tréfonds d’un disque dur. Il est vrai que multiplier la possibilité de photos à l’infini pousse à photographier tout et n’importe quoi.

Un des usages les plus répandus, me semble-t-il, est bien sûr la version plus moderne du journal intime, le Blog, c’est à dire l’étalage de son intimité. Donc, mes photos, même moches et sans intérêt a priori, sont mises en ligne accompagnées de commentaires. Aujourd’hui, jour de grève, j’ai photographié le quai de la gare, bondé. *clic*. Voici la photo du quai. Aujourd’hui, il fait beau, les pigeons picoraient des graines. *clic*. Voici la photo du jardin public. Aujourd’hui, j’avais envie de rien faire. *clic*. Voici la photo de mon canapé où je suis resté vautré. Les lecteurs habitués des blogs se régalent de ces bouts de vies vides.

Mais la nouvelle tendance a parfois un intérêt. Nous l’avons vu lors des attentats de Londres, la police a exploité ces clichés. Ceux pris avant les explosions, que l’on peut qualifier de clichés de vies vides pris par des personnes qui ne se doutaient de rien (et qui ont pris une autre dimension du fait de ce qui a suivi). Et bien sûr ceux pris après, clichés témoignages, rendus possibles du fait que beaucoup avaient l’équipement nécessaire. La vidéo amateur prise à Bali au moment même d’une des explosions et diffusée sur les chaînes de télévision était un bout de vie vide qui a basculé dans l’horreur.

Ce même besoin de témoignage se retrouve face aux divers évènements que l’on connaît, et les exemples ne manquent malheureusement pas, plus ou moins dramatiques. A Manchester, la police recherche les coupables d’une attaque à main armée en se fondant sur des vidéos prises par des clients équipés de téléphones portables – option caméra. On peut se demander si, finalement, les projets de Nicolas Sarkozy de mettre des caméras partout ne sont-ils pas déjà une réalité ? Ah non, c’est vrai : il veut de la surveillance.

Usages, excès, dérives

La vie de Dog Poop Girl a basculé. L’histoire est simple et se passe en Corée du Sud. La fille ne ramasse pas une crotte de chien, et est prise en photo. La photo est diffusée avec une légende assassine. Des gens reconnaissent le chien et le sac à main (et donc la fille, qui était partiellement cachée sur la photo). Des acharnés de la propreté des trottoirs diffusent alors son adresse, creusent sa vie, celle de ses parents… S’en suit un acharnement médiatique, allant jusqu’à pousser l’héroïne a quitter son université, à faire la une des journaux du pays, et même a être citée dans un sermon d’une église du côté de Washington… Si la motivation de punir la coupable est louable, la dimension que prend la chose est largement excessive.

Autre exemple de telle jeune New Yorkaise devenue une sorte de star médiatique pour avoir pris et diffusé la photo d’un exhibitionniste dans le métro, et l’avoir diffusé sur son Blog. Identifié par des internautes, il a été arrêté par la police.

Réagissant, les forces de l’ordre organisent la collecte d’informations. A Malte et en Indonésie, les citoyens sont appelé à envoyer un SMS pour signaler les véhicules polluants. En Malaisie, ce sont les photos des automobilistes en infraction qui sont collectées par le Ministère des transports, pour alimenter un hall of shame, ou galerie de la honte (et accessoirement transmises aux autorités). Succès fabuleux : 579 images sont disponibles à ce jour dans diverses catégories (Parking offenders, Breaking The Laws…), a tel point qu’ils ont finalement décidé de flouter les plaques d’immatriculations. Ce que ne font pas de nombreux blogs, initiatives privées de part le monde exploitant le filon des lousy drivers.

La Presse aussi est friande de ce genre de matériaux. La plupart des sites de journaux mettent a disposition des blogs, permettant aux gens de les utiliser pour diffuser des actualités – et ainsi puiser dans une mine d’information sur le terrain.

Une agence de photographie de presse vient de se monter. Son accroche ? Si demain vous prenez en photo un événement digne d’intérêt journalistique, peut-être aurez-vous alors entre vos mains une image précieuse. Si cette photo mérite d’être publiée, vous mériterez alors d’être payé pour cela.

Conclusion

Ce que nous croyons être de simples photos de tous les jours sont en train de devenir, au choix, des armes de destruction de vie privée, des aides précieuses pour la police, des matériaux de presse, voire un moyen de gagner de l’argent.

Tiens, pour mon prochain téléphone portable, je prendrai l’option appareil photo (mais je suis rassuré, ce ne sera plus une option)…

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